Si je vous disais samedi...
Par Quentin, jeudi 10 décembre 2009 à 20:18 :: Les confidences de Quentin :: #30 :: rss
Si je vous disais samedi, ce serait pour vous raconter le 5 décembre au Darius Milhaud…
On savait qu’un organisateur, programmateur d’une salle pas loin de la Rochelle, avait réservé sa soirée pour venir entendre Lionel.
Ça commençait moyennement bien dans la mesure où Guillaume, au Japon pour quinze jours, ne pouvait pas assurer sa partie. Pas de problème pour Lionel. C’est un réaliste. Pas du genre à se morfondre de ce qui est, l’accepte comme une donnée, et si possible s’en sert. Guillaume n’est pas là, il se dit, ça va m’obliger à me donner plus et quand Guillaume reviendra le spectacle n’en sera que plus fort.
Petite contrariété supplémentaire : ce jour-là, samedi, Lionel n’a pas trop le moral. « Mal branché », il me dit au téléphone. Justement, ça fait un peu partie de mon boulot de le « rebrancher » quand il faut.
Il a pris cette habitude de me prévenir, quand il est « mal branché ». Et j’en suis content. Avant, je devais le deviner – c’était d’ailleurs facile – et quand je le devinais ça l’énervait davantage. Et je comprenais : j’avais l’air du plombier qui constate une fuite d’eau, qui la regarde, mais sans du tout sortir la caisse à outils. Et moi je la sortais pas, la caisse à outils, parce que personne ne m’avait rien demandé ; c’est l’un des principes essentiels de mon coaching : t’es libre d’aller comme tu l’entends, y compris très mal, et si t’as besoin de mon aide, faut la demander ; d’une manière ou d’une autre, faut la demander.
La contrepartie de cette règle c’est que je suis disponible dès la demande formulée. Il se trouve que samedi j’étais fatigué. Pas du tout disposé à remonter le moral de qui que ce soit. Et donc à deux doigts de la grosse faute qui consiste à ne pas respecter une règle qu’on a soi-même posée.
Il a senti la chose, en a fait des efforts. Alors moi aussi.
Faut dire qu’il a été très marqué, il n’y a pas longtemps, et justement par une soirée au Darius Milhaud. Le public était manifestement content du spectacle, mais nous pas trop. En sortie de scène, l’air accablé Lionel est venu me demander ce que j’en pensais.
— Réjouis-toi d’être chanteur, je lui ai dit. Ce soir si t’avais été toréador, à l’heure qu’il est, tu serais mort…
Ma réflexion l’a glacé. Toute la semaine d’après il a vécu comme si une corne de taureau lui avait effectivement effleuré la peau du ventre. Et depuis il se méfie beaucoup de l’humeur insidieuse qui s’installe avant le spectacle, vous prend la tête et vous détourne de l’essentiel, du don de soi, de la beauté du geste, de l’amour à partager, de la vérité que tout public vient justement chercher quand il vient au spectacle...
Nous étions très concentrés en arrivant samedi à 19h30 au Darius Milhaud. « À se demander comment ils seraient si c’était à Bercy… » on pourrait ricaner. Et on aurait tort. Après tout, c’est pas la grandeur de l’arène qui fait la dangerosité du taureau ni la hauteur de l’église qui fait l’ardente foi du curé à t’assurer la présence du divin à l’autel.
Lionel file direct dans sa loge et je vais de mon côté à l’accueil. Pour apprendre qu’il n’y a aucune réservation prévue, personne, personne en vue… que l’organisateur.
Tiens, au fait, il fait quoi le curé, si n’y a personne, vraiment personne dans son église ? Il dit la messe ? Je sais pas. Devrait la faire.
L’organisateur finalement arrive dans un hall désert. Il est venu avec un ami à lui. Bonne idée. Il se révèle absolument charmant. Il se dit ravi d’être là, vraiment content de venir voir Lionel qu’il a seulement entendu sur myspace.
Je lui annonce qu’ils ne seront que deux spectateurs. Large sourire du monsieur : « un spectacle pour nous, rien que pour nous, moi j’appelle ça un luxe… » Je lui précise maintenant que le violoncelliste est au Japon et que donc… Là, c’est visible, il est un peu déçu. « Bon… c’est l’occasion de voir de ce que ce jeune homme a dans les tripes, c’est pas plus mal !»
Un peu plus d’une heure après, nous sortons de la salle, l’organisateur, son ami et moi. Je suis un peu secoué, faut dire. Lionel m’a étonné, surpris, ému. On est là tous les trois dans le hall toujours désert. On se regarde. L’organisateur cherche ses mots :
— Je vais vous dire quelque chose… J’ai cet après-midi appris une très… très mauvaise nouvelle… la mort d’un ami très cher… La perspective de venir à un spectacle, franchement… je vous avoue que je suis venu parce que j’avais promis… et là… je veux vous dire… Lionel… par sa présence, ses chansons, cette force de vie incroyable… c’est un petit miracle pour moi, vous comprenez ? Qu’il n’y ait eu personne… c’est comme un petit miracle pour moi… c’est merveilleux… en fait je ne pouvais pas espérer mieux pour aujourd’hui… C’est une magnifique soirée…
On dirait une parabole. Non ?
Quentin
On savait qu’un organisateur, programmateur d’une salle pas loin de la Rochelle, avait réservé sa soirée pour venir entendre Lionel.
Ça commençait moyennement bien dans la mesure où Guillaume, au Japon pour quinze jours, ne pouvait pas assurer sa partie. Pas de problème pour Lionel. C’est un réaliste. Pas du genre à se morfondre de ce qui est, l’accepte comme une donnée, et si possible s’en sert. Guillaume n’est pas là, il se dit, ça va m’obliger à me donner plus et quand Guillaume reviendra le spectacle n’en sera que plus fort.
Petite contrariété supplémentaire : ce jour-là, samedi, Lionel n’a pas trop le moral. « Mal branché », il me dit au téléphone. Justement, ça fait un peu partie de mon boulot de le « rebrancher » quand il faut.
Il a pris cette habitude de me prévenir, quand il est « mal branché ». Et j’en suis content. Avant, je devais le deviner – c’était d’ailleurs facile – et quand je le devinais ça l’énervait davantage. Et je comprenais : j’avais l’air du plombier qui constate une fuite d’eau, qui la regarde, mais sans du tout sortir la caisse à outils. Et moi je la sortais pas, la caisse à outils, parce que personne ne m’avait rien demandé ; c’est l’un des principes essentiels de mon coaching : t’es libre d’aller comme tu l’entends, y compris très mal, et si t’as besoin de mon aide, faut la demander ; d’une manière ou d’une autre, faut la demander.
La contrepartie de cette règle c’est que je suis disponible dès la demande formulée. Il se trouve que samedi j’étais fatigué. Pas du tout disposé à remonter le moral de qui que ce soit. Et donc à deux doigts de la grosse faute qui consiste à ne pas respecter une règle qu’on a soi-même posée.
Il a senti la chose, en a fait des efforts. Alors moi aussi.
Faut dire qu’il a été très marqué, il n’y a pas longtemps, et justement par une soirée au Darius Milhaud. Le public était manifestement content du spectacle, mais nous pas trop. En sortie de scène, l’air accablé Lionel est venu me demander ce que j’en pensais.
— Réjouis-toi d’être chanteur, je lui ai dit. Ce soir si t’avais été toréador, à l’heure qu’il est, tu serais mort…
Ma réflexion l’a glacé. Toute la semaine d’après il a vécu comme si une corne de taureau lui avait effectivement effleuré la peau du ventre. Et depuis il se méfie beaucoup de l’humeur insidieuse qui s’installe avant le spectacle, vous prend la tête et vous détourne de l’essentiel, du don de soi, de la beauté du geste, de l’amour à partager, de la vérité que tout public vient justement chercher quand il vient au spectacle...
Nous étions très concentrés en arrivant samedi à 19h30 au Darius Milhaud. « À se demander comment ils seraient si c’était à Bercy… » on pourrait ricaner. Et on aurait tort. Après tout, c’est pas la grandeur de l’arène qui fait la dangerosité du taureau ni la hauteur de l’église qui fait l’ardente foi du curé à t’assurer la présence du divin à l’autel.
Lionel file direct dans sa loge et je vais de mon côté à l’accueil. Pour apprendre qu’il n’y a aucune réservation prévue, personne, personne en vue… que l’organisateur.
Tiens, au fait, il fait quoi le curé, si n’y a personne, vraiment personne dans son église ? Il dit la messe ? Je sais pas. Devrait la faire.
L’organisateur finalement arrive dans un hall désert. Il est venu avec un ami à lui. Bonne idée. Il se révèle absolument charmant. Il se dit ravi d’être là, vraiment content de venir voir Lionel qu’il a seulement entendu sur myspace.
Je lui annonce qu’ils ne seront que deux spectateurs. Large sourire du monsieur : « un spectacle pour nous, rien que pour nous, moi j’appelle ça un luxe… » Je lui précise maintenant que le violoncelliste est au Japon et que donc… Là, c’est visible, il est un peu déçu. « Bon… c’est l’occasion de voir de ce que ce jeune homme a dans les tripes, c’est pas plus mal !»
Un peu plus d’une heure après, nous sortons de la salle, l’organisateur, son ami et moi. Je suis un peu secoué, faut dire. Lionel m’a étonné, surpris, ému. On est là tous les trois dans le hall toujours désert. On se regarde. L’organisateur cherche ses mots :
— Je vais vous dire quelque chose… J’ai cet après-midi appris une très… très mauvaise nouvelle… la mort d’un ami très cher… La perspective de venir à un spectacle, franchement… je vous avoue que je suis venu parce que j’avais promis… et là… je veux vous dire… Lionel… par sa présence, ses chansons, cette force de vie incroyable… c’est un petit miracle pour moi, vous comprenez ? Qu’il n’y ait eu personne… c’est comme un petit miracle pour moi… c’est merveilleux… en fait je ne pouvais pas espérer mieux pour aujourd’hui… C’est une magnifique soirée…
On dirait une parabole. Non ?
Quentin







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