Lionel Langlais - blog officiel

 


 

Si je vous disais la maison...

Si je vous disais la maison à chansons… je commencerais par vous annoncer qu’elle sera un peu plus grande que prévu. On arrête la vente des parpaings le 20 août. On saura mieux à ce moment-là à quoi elle ressemblera, mais d’ores et déjà on sait qu’on sera loin de la cage à lapins…

En attendant je m’amuse, sans trop le montrer, à observer Lionel quand ça le prend…

Parce que depuis qu’on a lancé ce projet, de temps en temps ça le prend. Avant-hier soir, on dînait, ça l’a pris. Ne me demandez pas ce que c’est, j’en sais rien ! Il se met à secouer un peu la tête de côté comme s’il disait non à quelque chose, ou plutôt comme s’il hésitait à répondre à une question posée… j’évite de lui montrer que je le regarde et alors ça continue… manifestement il se parle… et il a pas l’air d’accord… jusqu’au moment où il s’agace, me regarde et me balance : « on n’a pas le droit de se planter ! on n’a pas le droit ! »

Je sais qu’il parle de la « maison », vu que depuis deux mois il ne parle que de ça ou de ses nouvelles chansons.

- Si, bien sûr que si… je dis. On a parfaitement le droit de se planter… tout le monde a le droit de se planter, nous aussi… on n’est pas au-dessus des autres…

Un coup de tête à gauche, un coup à droite, il coupe sa viande, n’enfourne pas le morceau, me fixe :

- Non ! On peut pas ! Tous ces gens qui nous font confiance, on peut pas, je suis désolé, on peut pas les décevoir !

- Evidemment qu’on peut… Il ne faut pas, on ne doit pas… mais on peut, on peut toujours…

Son coup d’œil m’a fait rire. Il visait seulement à s’assurer que je plaisantais.

Ceux qui sur scène l’ont vu entre deux chansons vite fait remettre un onglet sur le support en mousse installé sur le pied du micro, ont sans doute compris que pour Lionel les choses ont leur place. Ce qui vaut pour les onglets vaut pour les plaisanteries.

Le morceau de viande reposé dans l’assiette - signe chez lui d’une grande nervosité - j’ai eu droit à une émouvante tirade sur le sérieux de la situation, l’exigence avec laquelle il allait falloir s’occuper de la maison à chansons, l’obligation de toujours faire les bons choix, la nécessité de réussir le meilleur album possible…

J’ai vite réalisé qu’il se parlait à lui-même. Comme s’il se conditionnait. C’est ce qu’il est en train de faire ces jour-ci : petit à petit se préparer à une aventure qui sera longue.

Tout en l’écoutant, je pensais aux gens des maisons de disques. J’ai toujours déconseillé aux jeunes artistes de démarcher eux-mêmes les maisons de disques. Ils n’y trouvent généralement que des raisons de douter. Je connais bien le regard désabusé du gars qui écoute une maquette. Je me souviens d’une fois dans une boîte de disques, il y a déjà un bout de temps. Je présentais la maquette du troisième album d’une artiste qui les intéressait. Le gars écoute. Il est fatigué. Il n’est qu’onze heures du matin, faut dire. Je suis son premier rendez-vous, il sirote un café, et il écoute des chansons… bref, il fait un dur métier… Il écoute au moins 5 titres… Autant dire que je commence à sérieusement penser qu’il va les proposer en comité d’écoute…

- Très bien, il tranche. Vraiment bien. Mais bon…

- Mais bon quoi… ?

- Mais bon, pourquoi elle ?

- Pardon ?

- Je vous dis c’est bien, ça correspond à ce qu’on aime ici, on sait travailler ça, mais pourquoi elle… plutôt qu’une autre je veux dire ?

- Ok, mais pourquoi pas elle ?

- C’est sûr, mais bon… pourquoi elle ?…

- Et pourquoi Carla Bruni ? je lui dis…

- Tout à fait…

Je précise que Carla Bruni avait signé chez eux son premier album qui était en train de cartonner partout, sauvant in extremis et du même coup ladite maison d’une faillite annoncée…

- Carla Bruni c’est un coup de pot…, il me dit. Elle a gagné au Loto, c’est tout…

Le gars pensait sérieusement ce qu’il disait. Il n’était pas le seul à penser de même dans la profession. Et aujourd’hui plus que jamais, la règle, la logique de ce métier vue par les professionnels eux-mêmes, c’est l’échec, l’insuccès, la ramerie, la galère…

La réussite, le succès, c’est de la chance. Et, le plus souvent - comble de la perversion, je trouve - ils adorent expliquer aux débutants qu’il est plus réaliste de penser le succès comme un accident !

Lionel n’a encore jamais rencontré des gens de maisons de disques.

Il a la foi.

Je l’écoutais l’autre soir, le voyais le plus sérieusement du monde tirer les plans sur sa comète et s’emballer le cœur à déjà déjouer les pièges de la route…

Il a la foi. La certitude d’être à sa juste place. Comme les objets qui l’entourent.

Le gars de la maison de disques, je risque de le retrouver un de ces jours.

Si je le retrouve, je lui fais écouter les maquettes de l’album ?

Et s’il me dit : « oui, bon, d’accord, mais pourquoi lui ? » je le gifle ?

A la semaine prochaine

Quentin

Si je vous disais le public de Lionel Langlais...

Si je vous disais le public de Lionel Langlais… il faudrait que je vous précise d’emblée qu’il s’agit du public imaginaire de Lionel Langlais. Ce qui ne signifie pas qu’il n’existe pas, mais simplement qu’il existe dans la tête de Lionel Langlais, à supposer que l’imagination soit localisée dans la tête, ce qu’après tout aucun neuroscientifique ou micro-chirurgien n’a jamais su nous prouver.

Je pourrais vous dire la même chose du public de Cabrel ou de Renaud. Non pas que le public de Cabrel ou de Renaud soit dans la tête de Lionel Langlais, ah ça non, mais simplement que Cabrel et Renaud ont eux aussi un public imaginaire.

D’ailleurs, et c’est le fond de ma pensée, je crois que le vrai public d’un artiste est toujours imaginaire.

Les comiques les plus grands sont ici très exemplaires. Tous ils ont dans leur enfance un univers pas drôle et une maman soucieuse, vaguement dépressive, qu’ils se sont efforcés de distraire, de soustraire à sa mélancolie. Et cette fonction inconsciemment assumée au départ va leur devenir une vocation de comique. Et plus tard, souvent même jusqu’à la fin de leur vie, plus les problèmes de l’époque susciteront en eux les forces qu’ils avaient trouvées pour dérider leur mère, plus ils seront génialement comiques…

Il est très intéressant de savoir pour qui chante un chanteur au fond, je veux dire quel est son public imaginaire… Et les chanteurs eux-mêmes feraient mieux de s’en soucier. Car il arrive, et c’est souvent le cas, que le public imaginaire du chanteur ne coïncide pas du tout avec son public réel, celui qui achète ses places et ses disques. La situation de l’artiste est alors difficile : le succès est au rendez-vous, quelquefois même il est éclatant, incontestable, mais pourtant quelque chose cloche… quelque chose que souvent l’artiste et son entourage n’identifient même pas… et c’est quelque chose qui leur pourrit gravement la vie… Ils vont alors immanquablement tenter de se réfugier davantage dans leur imaginaire, se couper des autres, et forcément en devenir irascibles, insupportables…

On n’en est pas là avec Lionel, vous me direz. N’empêche que, le plus souvent sans le lui dire, je me préoccupe beaucoup de savoir pour qui il chante vraiment. Après tout, comme c’est la fonction première de l’artiste que de changer le réel avec son imaginaire - et non pas de le fuir - alors oui, je compte bien que Lionel un jour ou l’autre saura remplir les salles avec le public qu’il a dans la tête.

C’est un public populaire, qui se paie pas de mots et qui triche pas avec ses émotions.

A ce propos, il y a une anecdote que j’ai quelquefois racontée à Lionel, et qui est pour moi très significative de ce que vit un artiste accompli, je veux dire qui ne souffre pas du tout d’un décalage entre son public imaginaire et son public réel.

Il s’agit de Bruel. J’avais à l’époque été invité à venir le voir parce que j’écrivais pour Judith Bérard, une chanteuse québécoise qui assurait sa première partie. Dans la loge de Judith, quand Bruel est venu nous voir à la toute fin de la soirée, je lui ai fait part d’une scène que j’avais trouvée très touchante : dans la salle du Zénith, pendant les rappels, une femme d’une quarantaine d’années, qui se trouvait là, pas loin, adossée à un pilier, pleurait doucement. Sur ces mots, j’ai instantanément vu les yeux de Bruel se brouiller de larmes. Il m’a remercié de lui avoir dit ça, et m’a confié « pour moi aussi, c’est très dur de les quitter… »

J’ai beaucoup aimé ça.

Lionel est encore très très loin de remplir des Zénith… Mais il est déjà tout à fait capable de se fâcher si vous laissez traîner ici ou là à sa portée d’oreilles une réflexion désobligeante sur SON public…

J’aime beaucoup ça.

A la semaine prochaine !

Quentin