Si je vous disais le public de Lionel Langlais...
Par Quentin, mardi 14 juillet 2009 à 17:38 :: Les confidences de Quentin :: #19 :: rss
Si je vous disais le public de Lionel Langlais… il faudrait que je vous précise d’emblée qu’il s’agit du public imaginaire de Lionel Langlais. Ce qui ne signifie pas qu’il n’existe pas, mais simplement qu’il existe dans la tête de Lionel Langlais, à supposer que l’imagination soit localisée dans la tête, ce qu’après tout aucun neuroscientifique ou micro-chirurgien n’a jamais su nous prouver.
Je pourrais vous dire la même chose du public de Cabrel ou de Renaud. Non pas que le public de Cabrel ou de Renaud soit dans la tête de Lionel Langlais, ah ça non, mais simplement que Cabrel et Renaud ont eux aussi un public imaginaire.
D’ailleurs, et c’est le fond de ma pensée, je crois que le vrai public d’un artiste est toujours imaginaire.
Les comiques les plus grands sont ici très exemplaires. Tous ils ont dans leur enfance un univers pas drôle et une maman soucieuse, vaguement dépressive, qu’ils se sont efforcés de distraire, de soustraire à sa mélancolie. Et cette fonction inconsciemment assumée au départ va leur devenir une vocation de comique. Et plus tard, souvent même jusqu’à la fin de leur vie, plus les problèmes de l’époque susciteront en eux les forces qu’ils avaient trouvées pour dérider leur mère, plus ils seront génialement comiques…
Il est très intéressant de savoir pour qui chante un chanteur au fond, je veux dire quel est son public imaginaire… Et les chanteurs eux-mêmes feraient mieux de s’en soucier. Car il arrive, et c’est souvent le cas, que le public imaginaire du chanteur ne coïncide pas du tout avec son public réel, celui qui achète ses places et ses disques. La situation de l’artiste est alors difficile : le succès est au rendez-vous, quelquefois même il est éclatant, incontestable, mais pourtant quelque chose cloche… quelque chose que souvent l’artiste et son entourage n’identifient même pas… et c’est quelque chose qui leur pourrit gravement la vie… Ils vont alors immanquablement tenter de se réfugier davantage dans leur imaginaire, se couper des autres, et forcément en devenir irascibles, insupportables…
On n’en est pas là avec Lionel, vous me direz. N’empêche que, le plus souvent sans le lui dire, je me préoccupe beaucoup de savoir pour qui il chante vraiment. Après tout, comme c’est la fonction première de l’artiste que de changer le réel avec son imaginaire - et non pas de le fuir - alors oui, je compte bien que Lionel un jour ou l’autre saura remplir les salles avec le public qu’il a dans la tête.
C’est un public populaire, qui se paie pas de mots et qui triche pas avec ses émotions.
A ce propos, il y a une anecdote que j’ai quelquefois racontée à Lionel, et qui est pour moi très significative de ce que vit un artiste accompli, je veux dire qui ne souffre pas du tout d’un décalage entre son public imaginaire et son public réel.
Il s’agit de Bruel. J’avais à l’époque été invité à venir le voir parce que j’écrivais pour Judith Bérard, une chanteuse québécoise qui assurait sa première partie. Dans la loge de Judith, quand Bruel est venu nous voir à la toute fin de la soirée, je lui ai fait part d’une scène que j’avais trouvée très touchante : dans la salle du Zénith, pendant les rappels, une femme d’une quarantaine d’années, qui se trouvait là, pas loin, adossée à un pilier, pleurait doucement. Sur ces mots, j’ai instantanément vu les yeux de Bruel se brouiller de larmes. Il m’a remercié de lui avoir dit ça, et m’a confié « pour moi aussi, c’est très dur de les quitter… »
J’ai beaucoup aimé ça.
Lionel est encore très très loin de remplir des Zénith… Mais il est déjà tout à fait capable de se fâcher si vous laissez traîner ici ou là à sa portée d’oreilles une réflexion désobligeante sur SON public…
J’aime beaucoup ça.
A la semaine prochaine !
Quentin
Je pourrais vous dire la même chose du public de Cabrel ou de Renaud. Non pas que le public de Cabrel ou de Renaud soit dans la tête de Lionel Langlais, ah ça non, mais simplement que Cabrel et Renaud ont eux aussi un public imaginaire.
D’ailleurs, et c’est le fond de ma pensée, je crois que le vrai public d’un artiste est toujours imaginaire.
Les comiques les plus grands sont ici très exemplaires. Tous ils ont dans leur enfance un univers pas drôle et une maman soucieuse, vaguement dépressive, qu’ils se sont efforcés de distraire, de soustraire à sa mélancolie. Et cette fonction inconsciemment assumée au départ va leur devenir une vocation de comique. Et plus tard, souvent même jusqu’à la fin de leur vie, plus les problèmes de l’époque susciteront en eux les forces qu’ils avaient trouvées pour dérider leur mère, plus ils seront génialement comiques…
Il est très intéressant de savoir pour qui chante un chanteur au fond, je veux dire quel est son public imaginaire… Et les chanteurs eux-mêmes feraient mieux de s’en soucier. Car il arrive, et c’est souvent le cas, que le public imaginaire du chanteur ne coïncide pas du tout avec son public réel, celui qui achète ses places et ses disques. La situation de l’artiste est alors difficile : le succès est au rendez-vous, quelquefois même il est éclatant, incontestable, mais pourtant quelque chose cloche… quelque chose que souvent l’artiste et son entourage n’identifient même pas… et c’est quelque chose qui leur pourrit gravement la vie… Ils vont alors immanquablement tenter de se réfugier davantage dans leur imaginaire, se couper des autres, et forcément en devenir irascibles, insupportables…
On n’en est pas là avec Lionel, vous me direz. N’empêche que, le plus souvent sans le lui dire, je me préoccupe beaucoup de savoir pour qui il chante vraiment. Après tout, comme c’est la fonction première de l’artiste que de changer le réel avec son imaginaire - et non pas de le fuir - alors oui, je compte bien que Lionel un jour ou l’autre saura remplir les salles avec le public qu’il a dans la tête.
C’est un public populaire, qui se paie pas de mots et qui triche pas avec ses émotions.
A ce propos, il y a une anecdote que j’ai quelquefois racontée à Lionel, et qui est pour moi très significative de ce que vit un artiste accompli, je veux dire qui ne souffre pas du tout d’un décalage entre son public imaginaire et son public réel.
Il s’agit de Bruel. J’avais à l’époque été invité à venir le voir parce que j’écrivais pour Judith Bérard, une chanteuse québécoise qui assurait sa première partie. Dans la loge de Judith, quand Bruel est venu nous voir à la toute fin de la soirée, je lui ai fait part d’une scène que j’avais trouvée très touchante : dans la salle du Zénith, pendant les rappels, une femme d’une quarantaine d’années, qui se trouvait là, pas loin, adossée à un pilier, pleurait doucement. Sur ces mots, j’ai instantanément vu les yeux de Bruel se brouiller de larmes. Il m’a remercié de lui avoir dit ça, et m’a confié « pour moi aussi, c’est très dur de les quitter… »
J’ai beaucoup aimé ça.
Lionel est encore très très loin de remplir des Zénith… Mais il est déjà tout à fait capable de se fâcher si vous laissez traîner ici ou là à sa portée d’oreilles une réflexion désobligeante sur SON public…
J’aime beaucoup ça.
A la semaine prochaine !
Quentin







Commentaires
1. Le mardi 14 juillet 2009 à 18:29, par Michael
2. Le mardi 5 janvier 2010 à 18:53, par Cours particuliers
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