Si je vous disais la mobylette de Lionel Langlais… vous seriez persuadés que je vous invente une gentille histoire, vaguement allégorique, une sorte de parabole à seule fin de promouvoir la ténacité invraisemblable, presque comique, du bonhomme Langlais.

D’autant que personne autour de lui, jamais, n’a entendu parler de cette histoire de mobylette ! Même pas ses tout proches ! Que moi ! Et encore, il n’y a pas longtemps que je suis dans cette confidence-là. A peine quinze jours. Avant, Lionel était le seul à savoir ça. Enfin lui et son voleur, bien sûr…

Ah ben oui, dans la parabole il y a aussi un voleur. Lionel, sa mobylette, et son voleur, ce serait le titre de la parabole.

Au début, il faut juste imaginer une fin d’après-midi et Lionel à dix-sept ans assis sur une mobylette orange et noire, un casque sur la tête. Sa mobylette, c’est pas rien. C’est l’une des choses les plus essentielles pour lui à cette époque-là. Il ne peut concevoir l’idée même qu’on puisse l’en séparer. C’est de l’ordre de l’impensable. Sa mobylette, c’est… tout !

Et qu’on n’aille pas imaginer une perversion sexuelle ou un complexe affectif mal résolu. On serait loin du compte.

L’explication vraie est beaucoup plus déroutante, et de loin : Lionel est apprenti-électricien, il habite à Louviers, son lieu d’apprentissage est à plusieurs kilomètres de là, pas loin du Val de Reuil ; sa mobylette, c’est pas un jeu d’ado boutonneux, ou un truc à frime débile, c’est comme qui dirait son moyen de locomotion indispensable pour pas être en retard au boulot le matin !!

Ne doutons pas qu’un jour - Lionel enfin parvenu à la notoriété qui l’attend - dans une Sorbonne quelconque un thésard, ou dans un CNRS un chercheur pas mécontent d’avoir enfin trouvé un motif original de dépenser utilement notre pognon, creusera ce mystère jusqu’à un fond d’où l’on pourra par en-dessous apprécier autrement l’œuvre de l’artiste.

En gros, en très gros, dans sa tête à lui de l’époque, imaginer qu’on lui pique sa mob, c’est à peu près aussi impossible que pour un parisien d’imaginer qu’on lui pique son métro…

Ce jour-là à Louviers, en fin d’après-midi assis sur sa mobylette, Lionel voit d’un coup débouler sur lui un gars qui l’attrape, le déboulonne de là, lui donne des coups de poing sur le casque et lui pique sa mobylette.

Lionel est totalement paniqué, il ne s’est jamais battu encore, il ne sait pas se défendre, s’en trouve totalement incapable, mais s’accroche comme inconsciemment à sa mobylette. L’autre accélère, zigzague, essaie par tous les moyens de se débarrasser de son cinglé, et croit sûrement y être parvenu au moment où la mobylette se stabilise. Mais pas du tout. C’est simplement que le maboul agrippé à la selle s’est assis sur le porte-bagage.

Une heure durant, le voleur va trimbaler son volé dans Louviers. Il va tout faire pour le désarçonner : monter sur les trottoirs, en descendre, frôler des voitures, des arbres, griller des feux… Une heure durant Lionel va être terrifié, littéralement mort de trouille, mais ne lâchera pas sa bécane à moteur, son outil, son bien, son seul bien, sa mobylette.

Chose incroyable, presque plus incroyable encore : le voleur va finir par s’en amuser plutôt gentiment. Sans doute trouvant lui-même la situation invraissemblable, il va aller voir ses potes pour leur montrer ce gars derrière qui s’accroche … Tout le monde rigole, et le manège reprend. Une heure durant.

A la fin, comme plus amusé du tout, et la mob bien fatiguée, crevée d’un pneu, le voleur va capituler. Mais d’abord, comme par respect, il s’arrête à une station-essence, fait le plein, et laisse Lionel sur son engin en lui disant d’un ton sympa : « tu vois, je te l’ai pas cassée, ta mobylette… »

Il me faut bien sûr vous dire la vérité jusqu’au bout : lorsqu’il y a quinze jours Lionel me raconte cette histoire, c’est un aveu qu’il fait. Il est grave, il me parle d’une lâcheté, d’un acte dont il n’est pas fier ; j’ai un peu peur, j’ai l’impression qu’il va m’avouer une de ces bassesses qui vous dégoûtent quand on vous les dit, au point que vous en fermez les yeux comme pour détourner votre regard…

Il est très surpris de me voir rire, vraiment rire, à la fin de son histoire. Il est encore tellement marqué par la trouille du moment, qu’il ne voit toujours pas la force de son obstination et la beauté de sa cause. Il a du mal à me croire quand je lui dis qu’à l’évidence son voleur lui-même semble avoir été épaté par ce gars qui ne lâche pas…

Deux ans avant qu’il meure, j’avais eu une occasion de parler un peu avec Ferré. Il m’avait raconté ses débuts au cabaret et ceux qui comme lui débutaient. Il avait fini en me disant : « quand on me demande, c’est quoi le talent, je réponds c’est quand on s’arrête jamais »

Ce serait aujourd’hui à refaire, je dirais à Ferré : « pour moi le talent, c’est quand on lâche pas la mobylette… »

A la semaine prochaine

Quentin